Flyer crée pour la pièce "La Dame aux camélias" de Frank Castorf ǀ © Paris Kontrast

La vogue du théâtre allemand à Paris

Publié le 31/08/2012 par piahoelz

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Il suffit de jeter un œil à la saison théâtrale 2012 pour constater l’intérêt marqué des théâtres parisiens pour les pièces d’auteurs germaniques et le « Regietheater », ce théâtre post-dramatique dont les metteurs en scène allemands sont les fers de lance.

Une saison théâtrale 2012 sous le signe du théâtre allemand

L’intérêt pour le théâtre d’outre-Rhin se manifeste de diverses manières. Par l’adaptation, premièrement, de pièces écrites en langue allemande. Le théâtre national avant-gardiste de La Colline s’en est fait une spécialité, sous l’impulsion de son directeur Stéphane Braunschweig, grand adepte du théâtre allemand : après avoir présenté, cet hiver, en allemand sous-titré, la pièce d’Arne Lygre « Tage unter », le théâtre proposait ce printemps « Dans la jungle des villes », de Bertold Brecht, ainsi que « Des arbres à abattre », de Thomas Bernhard.

Mais l’intérêt des théâtres parisiens ne s’arrête pas au texte. Il porte également sur les maîtres d’œuvre de la scène allemande, ses metteurs en scène et ses acteurs. Ainsi le prestigieux théâtre de l’Odéon a-t-il collaboré, en l’espace de quelques mois, avec les deux plus grandes figures du théâtre post-dramatique berlinois : le directeur légendaire de la Berliner Volksbühne, Frank Castorf, convié à mettre en scène en janvier « La dame aux camélias » sur des textes croisés d’Alexandre Dumas fils, Heiner Müller et Georges Bataille ; le directeur artistique de la Schaubühne, Thomas Ostermeier, accueilli en avril pour mettre en scène « Mesure pour Mesure » de William Shakespeare.

La réception du public : entre enthousiasme et désarroi

L’attrait des théâtres parisiens pour la scène allemande est largement relayé par les critiques et le public parisien, avides de découvrir d’autres conceptions et pratiques théâtrales. Il s’accompagne toutefois aussi de désarroi chez certains spectateurs, voire d’une franche hostilité, qui s’est notamment manifestée à l’Odéon lors des représentations de « La dame aux camélias », durant lesquelles la salle perdait chaque soir près de la moitié de son public, les acteurs allant parfois même jusqu’à subir l’invective de spectateurs quittant la salle bruyamment.

Cette réception contrastée est sans doute révélatrice du relatif éloignement des cultures théâtrales en Allemagne et en France. Alors que les Français sont habitués à des mises en scène respectueuses du texte original, le théâtre post-dramatique domine aujourd’hui la scène allemande. Le texte n’y est plus au premier rang, occupé désormais par la mise en scène. Dans le théâtre post-dramatique, le metteur en scène prend une attitude de distance ironique par rapport à l’écrit. Ce rapport décomplexé et libre au texte conduit nombre de dramaturges allemands à adapter des romans, des scénarios  de films, et pas seulement des écrits originellement conçus pour la scène.

Si elle est dominante, cette tendance ne fait toutefois pas l’unanimité en Allemagne même. Le metteur en scène Claus Peymann, directeur artistique du renommé Berliner Ensemble, reproche ainsi au théâtre post-dramatique de détruire le moment sacré, la fiction, c’est-à-dire ce en quoi peut et doit croire le spectateur pendant le spectacle. Cette réserve vaut à Peymann le reproche récurrent d’être conventionnel et conservateur. Ce qui n’empêche pas les spectacles de son théâtre d’afficher continuellement complets, ni de rencontrer un public enthousiaste à l’étranger… et à Paris en premier lieu, où le Berliner Ensemble fut reçu deux fois cette saison, pour mettre en scène Bernhard et Wedekind au Théâtre de la Ville.

Des systèmes différents

En dépit de leur fréquence et de leur réussite globale, rien ne dit que les collaborations nouées entre les théâtres parisiens et la scène allemande inspireront en profondeur la scène française et la transformeront. Car au-delà des divergences dans les manières de faire et de concevoir le théâtre, de grandes différences subsistent entre la France et l’Allemagne sur le plan de l’économie globale du théâtre, de son organisation.

Alors que l’Allemagne a maintenu, sur l’ensemble de son territoire, une grande variété de théâtres privés et publics – dont 145 théâtres financés par l’Etat : Théâtre de la Ville, Théâtre d’Etat et les Landesbühnen * –, où des dramaturges et metteurs en scène actifs et audacieux créent des pièces originales, la France a concentré toutes ses grandes scènes à Paris, à quelques rares exceptions près. Si cette concentration incite quelques théâtres et metteurs en scène à prendre des risques pour mieux se démarquer, elle encourage plus certainement un nivellement conformiste des pratiques, peu propice à l’introduction de nouvelles conceptions théâtrales.

De surcroît, les théâtres allemands montent beaucoup de pièces différentes tout en les maintenant longtemps à l’affiche, avec une troupe fixe. Les acteurs sont souvent engagés pendant plusieurs années. En France, c’est exactement le contraire : il y a peu de troupes rattachées à un théâtre, et les spectacles ne sont généralement montrés qu’une seule fois, pendant un court laps de temps (quatre semaines en moyenne).

Une instabilité qui a au moins un avantage : elle permet aux théâtres parisiens d’inviter régulièrement des troupes et des spectacles étrangers. Une ouverture internationale plus large qu’à Berlin, qui a conduit Claus Peymann à affirmer, lors d’une rencontre avec le public parisien au Théâtre de la Ville, en janvier dernier, que Paris était « la métropole du théâtre européen ». Allemand en premier lieu.

* Théâtres situés dans des régions où il n’y a pas de théâtres publics

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